Franz Liszt (Liszt Ferenc en hongrois; 1811-1886)
« Mon fils, tu es prédestiné ! Tu réaliseras cet artiste idéal dont l'image avait vainement fasciné ma jeunesse. En toi s'accomplira infailliblement ce que j'avais pressenti pour moi. Mon génie avorté en moi, se fécondera en toi. En toi, je veux rajeunir et me continuer. » (Adam Liszt)
On ne peut jamais connaître réellement le poids des injonctions et des recommandations paternelles ou maternelles… Certaines tombent à jamais dans l’oubli, d’autres, avec le recul prennent une dimension presque prophétique. Tel est le cas de cette phrase souvent redite par Adam Liszt à son jeune fils Franz. Tout y semble contenu : l’idéal, l’accomplissement, le génie et la vision prophétique de la « continuation »…
L’enfant prodige, en qui son père plaçait tous ses espoirs, a ébloui ses maîtres Salieri et Czerny. Il conquiert même Beethoven qui, quoique méfiant face aux petits prodiges, le reçoit chez lui à Vienne... Dès lors la voie du jeune musicien semble tracée. Mais ce sera une voie d’exil, avec la musique pour seul bagage et le monde pour horizon.
Accompagné de son père, il tente d’entrer au Conservatoire de Paris, mais des règlements tatillons l’en empêchent, alors il part pour Londres et revient à Paris, centre intellectuel de l’Europe d’alors, en 1827. Là il entre de plein pied dans le monde du romantisme. Il côtoie Hector Berlioz, Honoré de Balzac, rencontre George Sand et Frédéric Chopin, Eugène Delacroix, et surtout croise Niccolo Paganini, « le violoniste du diable », virtuose absolu qui lui ouvre des horizons nouveaux où la virtuosité ne devient pas une fin en soi, mais un des moyens de la conquête musicale : il est romantique parmi les romantiques, mystique parmi les croyants, côtoie Lamennais, et enfin est amoureux… Cette explosion sentimentale, scandaleuse puisqu’il s’éprend d’une femme mariée, la très belle Marie d’Agoult, le place dans un monde à part vis-à-vis du Monde, celui des intouchables presque, celui des artistes.
Cette mise à l’écart, si elle l’affecte, fortifie en lui un sentiment nouveau, né de la solitude, celui d’un homme libre, visionnaire qui, ayant rompu les amarres avec les conventions, goûte la liberté absolue. Dans cette liberté rudement acquise, il renfermera son idéal, qui est tout entier dans la musique, musique insoumise, ravageuse, qui porte en elle toutes les révoltes et les questions des Romantiques, jusqu’à l’exaspération parfois.
Cette fougue intense, cette exigence qui fascine, le pousse même à sortir de lui-même, à la fois l’isole et remplit sa vie.
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Artiste il est seul, intransigeant, sa vie de tournée et de concerts, sa vie errante de saltimbanque, le coupe des siens. Il se sépare en 1844 de Marie d’Agoult avec laquelle il a eu trois enfants. Homme, il est couvert de gloire. Il attire les foules, magnétise… mais sa solitude bruyante l’effraie parfois. C’est alors qu’il prend la décision, vers 1847, après sa rencontre avec la princesse Carolyne Sayn-WIttgenstein, de changer l’orientation de son art. “Un moi monstrueux ne saurait être qu’un dieu solitaire et triste”…
L’homme des foules, qui avait inventé la formule du concert-récital « le concert, c’est moi », décide de reconsidérer son art de compositeur. L’ère du virtuose absolu est passée, celle du maître coloriste commence. A Weimar, où il s’installe en 1848, il renouvelle profondément son écriture. Il compose des poèmes symphoniques d’une modernité expressive saisissante et reçoit volontiers les compositeurs contemporains, dont il défend les œuvres sans relâche, tel Richard Wagner, et surtout admet auprès de lui des élèves. Cette période féconde cesse en 1858. De nouveau, Liszt est traversé par de graves questionnements mystiques. Il se sépare de la princesse et se retire à Rome, auprès du Pape. En 1865, il reçoit les ordres mineurs des franciscains.
Ce bouleversement philosophique, métaphysique, ce questionnement sur l’art, son rôle, la destinée et le devoir des artistes le pousse à reconsidérer encore sa vie. Il ne se soucie dès lors que peu de sa célébrité ; ce qui lui importe c’est transmettre. Sa vie est alors « trifurquée ». A Rome - à la Villa d’Este – à Budapest, proche de sa Hongrie natale, terre de sentimentalité et d’inspiration, à Weimar où il revient, il dispense sans compter ses conseils à de véritables disciples. Tantôt exigent, tantôt affectueux, il poursuit deux buts : l’épanouissement des personnalités et, au-delà de toute perfection technique, l’art, l’art seul. « Il donne peu d’attention à la technique, au doigté, mais il s’occupe surtout du rendu, de l’expression » (A. Borodine).
Enfin il se rapproche de sa fille Cosima, qui après avoir épousé le compositeur Hans von Bülow, était devenue l’épouse de Richard Wagner. Il fait de fréquents séjours à Bayreuth, puis s’y installe. C’est là qu’il meurt des suites d’une pneumonie, le 31 juillet 1886, non sans avoir donné ses dernières forces à la musique.
« Notre vie est-elle autre chose qu'une série de Préludes à ce chant inconnu dont la mort entonne la première et solennelle note ? » F. Liszt
Jean-Yves Patte Conseiller historique
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