Organiser un concert, selon Franz Liszt

Texte extrait De la situation des artistes et de leur condition dans la société de Franz Liszt (1835).

Organiser un concert, selon Franz Liszt

« Pour mettre sur pied, cet amphibie vocal et instrumental, ce monstre bariolé aux yeux rouges, à la queue verte, aux narines bleues, épouvantail redouté de la bonne compagnie, le pianiste a besoin du concours d’une multitude d’individus, dont chacun tient en main, une des ficelles qui font mouvoir la difforme machine.

En premier lieu, il faut qu’il sollicite une audience de son altesse l’impresario , lequel commencera par lui refuser tous les chanteurs de son théâtre, et finira après bien des prières, par lui concéder la salle du foyer, à un prix qui dépasse à peu près cinq ou six fois celui qu’il était honnête d’en demander. 

Puis il lui faut être admis chez Mr. le commissaire de police, afin d’ obtenir la permission d’exhiber ses petits talents ;  et parlementer avec Mr. le colleur d’affiches afin d’ en faire coller l’annonce, d’une manière neuve et saillante. 

Il lui faut encore s’enquérir de quelque cantatrice errante, qui ne manque jamais d’être laide comme un cryptograme, et de se donner des airs de Malibran méconnue ;  là pourvoir d’un baryton en disponibilité, chanteur à deux fins, propre à remplir les rôles de basse ou de ténor, selon l’occurrence.

Si par malheur il s’agit pour le concertiste d’un morceau d’ensemble ou bien avec accompagnement d’orchestre, oh, alors, ses labeurs, ses tribulations n’ont plus de terme.  Ses jours et ses soirs se passent à grimper des escaliers à perte de vue, à mesurer du pied des hauteurs incommensurables. 

Les répétitions, choses éternellement nécessaires, bien qu’éternellement impossibles, achèvent de lui faire perdre la tête. 

Après quoi voici venir le conseiller officieux, l’ami expert, qui l’assassine de considérations judicieuses sur la saison défavorable. (Il fait beaucoup trop froid ou trop chaud, trop sec ou trop humide pour un donneur de concerts) et sur le choix de sa musique, fort respectable du reste, mais qui pourra bien n’être pas du coup des indigènes. 

L’ami déplore amèrement Les dispositions anti-musicales de la localité.

Il rappelle le passage de Paganini qui n’a attiré qu’une élite peu nombreuse,  le concert de Mademoiselle B…qui n’a pas fait ses frais et conte tout d’une haleine cent autres lamentables, histoires, propre à jeter l’effroi et le découragement au cœur du pauvre artiste. 

En dernier lieu, vient la question du prix des billets. 

Sans doute si on l’établissait en raison du mérite du bénéficiaire, on ne saurait l’élever trop; mais il faut bien s’accommoder aux circonstances : la bourgeoisie est économe, la noblesse avare, les bourses sont épuisées par des quêtes pour les incendiés, les inondés. 

À chaque nouveau considérant,  l’artiste baisse d’un franc ses prétentions. 

C’est un concert au rabais qu’il va donner.

Aux émolliente paroles de l’ami, Il voit fondre ses espérances comme la neige d’hiver aux tièdes brises d’Avril.

Alors on lui déploie la liste de tous les gens du pays qui de temps immémorial, ont droit à des billets gratis. Leur nombre est telle, qu’ils rempliront la moitié de la salle. C’est  un peu désagréable, il est vrai, mais aussi le succès sera beaucoup plus assuré ; car le billet gratis implique l’enthousiasme, c’est choses reconnues dans tous les pays du monde civilisé. Vous croyez que l’artiste est au bout de ses peines ?

Vous oubliez les chicanes avec le loueur de quinquets, (lampes à huile) les négociations avec la loueuse des chaises,  les pourparlers, avec l’administrateur des hospices, etc. etc. etc.

Ce travail, fatiguant et ridicule est à recommencer dans tous les lieux où il veut établir sa réputation, partout où le besoin d’argent le presse. 

Combien ces mesquines et impitoyables nécessités, contrastent avec les besoins de son organisation ! 

Dans quelles contestations infinies se débat et se consume sa force. Quels obscurs  tiraillements le retiennent dans les plus basses régions de la vie sociale, tandis que son âme est puissamment attirée vers les hautes sphères de l’art et de la pensée. 

Un jour peut-être, quand je serai assez vieux, pour aimer ma jeunesse jusqu’à ses déceptions et ses misères ; quand je me serais décidément placé au point de vue philosophique de la vie, j’écrirai pour mes amis octogénaire, une véridique histoire, un livre de souvenir dont le titre pourra être celui-ci : 

« Des grandes tribulations qui s’attachent aux petites renommées »

ou bien encore

« Vie d’un musicien, longue dissonance sans résolution finale. »

En attendant je continue ma route portant mes ennuies, comme un bagage nécessaire et cheminant assez lestement entre l’idéal et le réel, sans trop me laisser séduire par l’un, sans jamais me laisser écraser par l’autre. »

Franz Liszt