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Liszt à Nohant

Extrait de la conférence de Sylvie Delaigue-Moins* du 16 février 2004 à la Société historique du 6ème arrondissement de Paris.

…C’est Alfred de Musset qui présente Franz Liszt à George Sand en octobre 1834  dans sa « mansarde bleue » du quai Malaquais.

Liszt a 23 ans, il a lu Indiana , Valentine, sa Lettre sur l’Italie, Lélia, et voit en George Sand « la femme la plus forte et la plus étonnamment douée ».

Aurore avait eu le loisir de se jeter tôt sur tous les ouvrages de la bibliothèque de sa grand-mère, Madame Dupin de Francueil chargée de son éducation à Nohant à la mort accidentelle de son père en 1808 : l’Iliade, la Jérusalem délivrée du Tasse, Montaigne, Pascal, Bossuet, Aristote, avant de s’enthousiasmer pour Rousseau.

Liszt comblait tardivement et en hâte un esprit assoiffé :

« voici quinze jours que mon esprit et mes doigts travaillent comme deux damnés : Homère, la Bible, Platon, Locke, Byron, Chateaubriand, Beethoven, Bach, Hummel, Mozart, Weber sont tous à l’entour de moi. Je les étudie, les médite, les dévore avec fureur…ah ! pourvu que je ne devienne pas fou ! ».

Ils se voient, se revoient, tard le soir au point d’éveiller les soupçons de Musset…si beaux l’un et l’autre. Aurore abandonnait, en rebondissements douloureux, sa liaison orageuse avec Musset.
Franz, qui ne savait résister au plaisir de séduire, partageait sa bohème de musicien avec Marie d’Agoult qui avait tout quitté pour lui deux ans auparavant.

« Je me suis figuré pendant une ou deux entrevues qu’il était amoureux de moi ou décidé à le devenir (…) lorsque je me suis clairement convaincue à la troisième visite que je m’étais sottement infatuée d’une vertu inutile et que Monsieur Liszt ne pensait qu’à Dieu et à la Sainte Vierge qui ne me ressemble pas absolument ».

Sans doute, Franz n’avait-il pas encore parlé de ses amours (à ce moment secrètes) avec Maie d’Agoult puisque George ajoutait :

« Liszt me disait ce soir qu’il n’y avait que Dieu qui méritât d’être aimé ».

Après la rupture, irrémédiable cette fois avec Musset, George avait repris contact avec Liszt et ils avaient échangé quelques billets où ils faisaient une sorte de mise au point de leurs rapports.
Elle avait parlé de « juste milieu entre amour et amitié » sur un ton quelque peu railleur qui avait piqué le musicien. Il lui avait alors fait cette jolie réponse :

« Je rêve encore d’une affection profonde, bien sainte, bien douce parfois, quoique constamment active. Je crois qu’il nous sera possible et presque nécessaire d’être entièrement sincère l’un pour l’autre et que nos âmes se comprennent pour longtemps. Peut-être tout cela vous paraîtra du juste milieu mais, certes, je ne veux ni plaisanter ni déclamer. J’ai besoin de vous revoir et de vous dire prosaïquement que je vous aime ».

Il rappelait qu’il n’avait jusqu’alors ressenti qu’une seule fois -et pour l’abbé de Lamennais- « quelque chose de semblable à cette folle et profonde sympathie ».

Liszt s’était fait une fête de faire se rencontrer George et l’abbé, et il avait organisé chez lui, rue de Provence où il logeait avec sa mère, un diner dont Lamennais serait l’hôte d’honneur. Autour de lui, un petit groupe de musiciens, d’écrivains et de philosophes : les poètes Henri Heine et Emile Deschamps, le saint-simonien Barrault, la cantatrice Cornélie Falcon et le chanteur Nourrit, le jeune pianiste prodige Hermann Cohen et d’autres.., des personnalités totalement différentes mais animées d’un même idéal inspiré pour la plupart par le saint-simonisme : ce que George appelait…

« … une fusion de principes entre des hommes naguère si opposés et si divers de professions et d’intelligence ».

Quelques jours après ce dîner, Franz invitait Lamennais à monter jusqu’au grenier de poète de George. Presque chaque soir, on se retrouvait là, occupé à refaire le monde dans la fumée du latakia. « Un hétéroclite amalgame », raillait Sainte-Beuve peut-être un peu jaloux de ne plus être le confident de George comme au temps de Musset.
La jeune romancière réalisait là le désir qu’elle avait exprimé précisément au moment où elle s’était délivrée d’un amour désespérant qui avait, disait-elle, éteint en elle « l’enthousiasme pour  les grandes choses ». Cet enthousiasme, elle l’avait senti se ranimer en elle et, dans son Journal intime, elle s’était écriée

« Loin de moi les fats. Je veux voir des artistes, Liszt, Lacroix (c’est ainsi qu’elle nommait Delacroix), Berlioz, Meyerbeer, je ne sais qui encore. Je serai homme avec eux et on jasera (), mais ils me justifieront ».

C’est de Liszt en tout cas qu’elle se sentirait le plus proche, non seulement pour leur communauté d’idées politiques et sociales généreuses et pour un certain mysticisme religieux, mais surtout pour leur amour commun de la musique.
George était devenue aussi ardente que Liszt à adopter la nouvelle orientation du saint-simonisme exposé par Emile Barrault, lui aussi habitué de la mansarde bleue. Elle adhérait pleinement à la thèse qui plaçait la musique au premier rang de la hiérarchie des arts. La musique pouvait, elle seule, exercer un vrai pouvoir sur le destin de l’humanité du fait de sa nature même, elle était la seule langue commune entre les hommes. Liszt nourrissait de ces rencontres ses premiers écrits théoriques et publierait en mai 1835, dans la Revue et Gazette Musicale, son étude : « de la situation des artistes et de leur condition dans la société ».
Il voulait faire connaître au public ceux qu’il appelait… « des hommes d’élite qui semblent choisis par Dieu-même pour rendre témoignage aux plus grands sentiments de l’humanité et en rester les nobles dépositaires ».
Au même moment, George Sand rompant avec la phase qu’on pourrait dire individualiste de sa vie, était pleinement acquise à ces nouveaux préceptes.
Dans une de ses Lettres d’un Voyageur écrite en juillet 1835 -lettre VII dédiée à Liszt- on peut observer cette évolution :

« Heureux amis ! que l’art auquel vous vous êtes adonnés est une noble et douce vocation et que le mien est aride et fâcheux auprès du vôtre ! Il me faut travailler dans le silence et la solitude, tandis que le musicien vit d’accord, de sympathie et d’union avec ses élèves et ses exécutants. La musique s’enseigne, se révèle, se répand, se communique. L’harmonie des sons n’exige-t-elle pas celle des volontés et des sentiments ? Quelle superbe république réalisent cent instrumentistes réunis par un même esprit d’ordre et d’amour pour exécuter la symphonie d’un grand maître ! (…) Oui, la musique c’est la prière, c’est la foi, c’est l’amitié, c’est l’association par excellence ».

Au moment où elle écrivait ces lignes, Franz Liszt avait quitté Paris pour Genève où Marie d’Agoult le rejoignait après avoir adressé une lettre très digne au comte, son époux, qui n’en avait guère été surpris.
Avant son départ, Franz avait voulu mener Marie à la mansarde bleue. George évoquerait cette soirée dans la même Lettre d’un Voyageur d’une manière joliment poétique en comparant la belle comtesse à l’une de ces fées de la mythologie persane

« Vous souvenez-vous de cette blonde péri à la robe d’azur, aimable et bonne créature qui descendit, un soir, du ciel dans le grenier du poète, et s’assit entre nous deux, comme les merveilleuses princesses qui apparaissent aux pauvres artistes dans les  joyeux contes d’Hoffman ? »

George Sand, en effet, avait souhaité rencontrer celle qui, par amour, se comportait comme les héroïnes de ses romans, ayant décidé de renoncer à la sécurité d’un mariage arrangé et à la considération sociale. Marie, quant à elle, s’était sentie flattée que l’auteur de Lélia, celle qu’elle nommait « la superbe révoltée », désirât la connaître.

Les premières lettres échangées entres les deux jeunes femmes –elles étaient nées à 18 mois d’intervalle (1er juillet 1804 pour George, 10 décembre 1805 pour Marie) -sont débordantes de lyrisme, chacune admirant l’autre et chantant ses louanges. Ainsi George : « pourquoi le ciel ne m’a-t-il pas fait naître avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus très calmes, une expression toute céleste et l’âme à l’avenant. (…) Je ne vous jalouse pas, mais je vous admire et je vous estime, car je sais que l’amour durale est un diamant auquel il faut une boîte d’or pur, et votre âme est ce tabernacle précieux. (…) Abandonnez –moi votre couronne de comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d’étoiles qui vous va mieux ».
Marie n’était pas en reste. Elle écrivait à George qu’elle avait été agréablement surprise qu’elle se fût souvenue d’elle et d’une certaine robe bleue portée le soir de sa visite à la mansarde.

A la suite de Franz, Marie insistait pour que George les rejoigne à Genève où elle saurait leur « poétiser le Mont-Blanc ».

A la fin du mois d’août 1836, George quittait Nohant avec ses deux « mioches » – Maurice 13 ans et Solange 8 ans- joyeuse comme une collégienne en vacances après l’heureuse issue de son procès à La Châtre.
Ce fut l’équipée suisse de la famille Piffoël et des Fellows – Piffoël à cause du grand nez de George, Fellows parce que les amis s’amusaient à parler ce qu’on pourrait nommer franglais.
Près d’une semaine d’un périple à dos de mulet où ils avaient entraîné Adolphe Pictet, savant professeur d’Esthétique et d’Histoire des littératures modernes à l’académie de Genève, et de plus Major d’Artillerie.
Une randonnée de Genève à la mer de glace, des monts du Valais à Fribourg où Liszt souhaitait s’arrêter pour essayer le grand orgue de la cathédrale réputé le plus beau du monde avec ses 4.000 tuyaux.
Ce furent de grands moments lyriques, d’autres cocasses, racontés avec humour et une gaieté facétieuse par George Sand dans la Xème Lettre d’un Voyageur.
Liszt introduirait, dans les compositions de cette période, des éléments du folklore –ce qui n’était pas d’usage au début du siècle. Ces premiers chefs d’œuvre, rassemblés dans l’Album d’un Voyageur, formeraient par la suite le premier volume des pièces connues aujourd’hui sous le nom des Années de Pèlerinage.
C’était le temp où la jeunesse romantique était avide de courir à toutes les sources de vie, et, après la Mer de Glace, les trois amis voulaient mettre leurs pas dans ceux du héros d’Obermann. Tout trois gardaient en mémoire l’ouvrage de Senancour qu’il avait situé à l’entrée de la vallée du Rhône, à Saint-Maurice, face aux montagnes.
Liszt, évidemment, avait désiré connaître Senancour (17771-1846), l’un des initiateurs les plus originaux du mouvement romantique et George lui avait également rendu visite. Elle n’avait, paraît-il, pas ouvert la bouche, intimidée par celui qui l’avait inspirée parfois dans ses romans
Une commune admiration pour les mêmes œuvres et leurs auteurs nourrissaient les discussions des 3 amis et renforçaient leur connivence.
Marie, née Flavigny, était, on le sait d’une grande culture grâce au milieu privilégié où elle avait vécu dès son enfance, et Liszt était certainement flatté d’avoir pour maîtresse celle qu’on appelait, en référence à l’héroïne de Madame de Staël,, «la Corinne du quai Malaquais ».
(Ai-je dit que la comtesse avait tenu salon dans l’ancien Hôtel de Mailly, à l’angle de la rue de Beaune et du quai Malaquais ?)
Donc Liszt, entre cette femme remarquable qu’il aimait et la romancière qu’il admirait se  prétendait ignare et intellectuellement inférieur. De là le surnom de « crétin » qu’elles lui attribuèrent malicieusement.
Quand ils furent de retour à Genève, le 15 septembre 1836, les liens d’affections n’avaient fait que se resserrer entre eux.

Il est à remarquer qu’au cours d’une liaison de presque 9 années, Frédéric Chopin et George Sand ne connurent jamais une telle connivence, et on cherchera en vain une œuvre dédiée à George par le musicien. La Mare au Diable est le seul ouvrage de la romancière qui portera une dédicace à Chopin et seulement dans la 1ère édition.

Les romantiques ne passaient pas leur vie à se lamenter sur leurs amours refroidies ou sur les ailes brisées de la Révolution. Le Musset désespéré des Nuits, l’enfant blessé du siècle était aussi le gamin Alfred qui exécutait des caricatures et aimait se déguiser en soubrette pour recevoir les amis de la mansarde. Et Chopin qui faisait tordre de rire les belles dames des salons en imitant les contorsions d’un pianiste à la mode ou les mimiques d’une vieille anglaise, se plaisait à citer Mozart qui prétendait que les gens qui ne rient jamais ne sont pas des gens sérieux.
Piffoël et les Fellows étaient aussi ces collégiens en vacances qui s’étaient amusés à intriguer le patron de leur hôtel à Genève par leurs excentricités… Liszt écrivant sur le registre :
…musicien philosophe, né au Parnasse,
Venant du doute, allant à la Vérité…
Dans la correspondance de George Sand, nombreuses sont les descriptions de canulars dont certains visiteurs firent les frais à Nohant, et dans la Xème lettre d’un Voyageur, au milieu d’une scène très poétique, elle raconte la façon dont ils avaient, lors de leur visite à la cathédrale de Fribourg, abusé de la crédulité du magistrat de la ville qui les guidait.

Apparemment, aucun nuage n’avait troublé la bonne entente du trio et les deux femmes riaient ensemble, de bon cœur semble-t-il, lorsqu’un journal reçu de Paris donnait les dernières nouvelles de la fugue en Suisse du couple George Sand et Franz Liszt. Car, même éloignée de la France, la romancière continuait d’alimenter les ragots et lorsque, devançant ses amis, elle fut de retour au début d’octobre, elle put lire, dans le Journal des Débats sous la plume du très sérieux critique Jules Janin, cette information  « George Sand nous arrive ! Prêtez l’oreille : il revient des montagnes avec Liszt, son compagnon ! Ils reviennent bras dessus-bras dessous, le musicien et le poète ».
Deux jours après son retour à Paris, le 18 octobre, Marie écrivait à George, à Nohant, et la pressait de venir les  rejoindre à Paris. La romancière n’y avait plus de pied-à-terre, ayant abandonné la mansarde bleue quelque temps avant son départ pour la Suisse : « Venez donc loger avec moi, rue Neuve-Lafitte, hôtel de France. On est très bien, pas trop chèrement ; j’y ai une chambre et mon salon sera à votre disposition tout le jour pour recevoir vos amis. Nos serons sûrs de cette façon de nous voir beaucoup. Je sens que cela m’est nécessaire ».
Moins d’une semaine plus tard, George occupait une chambre de l’entresol. Elle y demeurerait 2 mois. « c’est chez elle ou par elle, écrivait-elle, que je fis connaissance avec Eugène Sue, Frédéric Chopin, Mickiewicz, Nourrit, Victor Schoelcher, etc…mes amis devinrent aussi les siens. Elle connaissait de son côté M.de Lamennais, Pierre Leroux, Henri Heine, etc. On faisait là d’admirable musique… ».

L’admirable musique, c’était bien évidemment le piano de Liszt, mais aussi celui de  Chopin. Ils jouaient parfois à 4 mains et c’est là, chez eux, que George Sand rencontra le génial polonais. Plus tard, elle avouera à Grzymala, grand ami de Chopin, que… « si habituée à vivre avec des hommes sans songer que je suis  une femme », elle s’était sentie confuse de l’effet que lui avait produit « ce petit être », qu’elle n’’était pas encore revenue de son étonnement à cette irruption de l’amour dans son cœur à un moment de sa vie où elle se croyait « à tout jamais calme et fixée ».

Mais le temps de Chopin n’était pas encore là lorsque ce fut le tour de George d’inviter les Fellows à Nohant.

Hiver de 1837 : Liszt  retenu par des concerts, ne pouvait pour l’instant, accompagner à Nohant Marie qui avait cependant accepté l’invitation avec enthousiasme : « 31 janvier 1837 –je veux voir Nohant ; je veux vivre de votre vie, me faire l’amie de vos chiens, la bienfaitrice de vos poules ; je veux me chauffer de votre bois, manger de vos perdrix et raviver ma pauvre machine amaigrie et ébranlée à l’air que vous respirez (elle disait, dans une précédente lettre, qu’elle avait failli mourir, sans autre précision). Sans vous en douter et sans que je m’en doute moi-même, vous avez guéri mon esprit d’une langueur que je croyais incurable. Vous en ferez autant de mon corps et alors je vous devrai ce que personne peut-être n’eût jamais pu me donner, la faculté de jouir de mon bonheur. Mon pauvre Fellow a été grippé le jour même où je commençais à être en état de le soigner. Il est mieux quoique toussant encore. Dans trois semaines, il viendra nous rejoindre ».

George,dès lors, s’était affairée. De peur que « sa belle comtesse ne se croie pas dans un champ de cosaques », jamais elle n’avait eu un tel souci de la propreté et du confort. Mille inconvénients dont elle ne s’était jamais aperçue lui étaient devenus insupportables. Elle avait fait faire dans sa chambre des rideaux dont elle s’était toujours passée et avait harcelé les ouvriers pour qu’il n’y ait pas un souffle d’air sous les portes. Le garde-manger était rempli de gibier, la remise bourrée de bois sec et, pour distraire sa belle Arabella, George était prête à inviter tous les amis.

Mais Marie désirait seulement la présence de Franz qui ne pourrait disposer que d’une petite semaine entre deux concerts. Il fallait qu’il s’impose à Paris face à Thalberg. La princesse Cristina Belgiojoso avait organisé un duel pianistique entre les deux rivaux. C’est à cette occasion qu’on prête à la belle Cristina un trait d’esprit qui fit le tour de Paris : comme il s’agissait de choisir le meilleur des 2 musiciens : « Thalberg est le premier pianiste du monde. Liszt est le seul ».

Entre le 8 mai et le 24 juillet 1837, Franz et Marie passeraient presque 3 mois ensemble chez George Sand à Nohant. George avait fait venir un piano de chez Erard – le fournisseur habituel de Liszt-, et, à son réveil, elle attendait que montent de la chambre juste au-dessous de la sienne les premiers arpèges qui viendraient, disait-elle, « poétiser ses peines ».
« Je sens trop vivement votre musique, lui avait-elle écrit naguère, pour n’en avoir pas entendu de pareille avec vous quelque part, avant votre naissance, Il paraît que vous vous en souvenez bien puisque vous avez conservé les mélodies des anges, moi ne n’en ai qu’un vague souvenir qui me saisit et me frappe au cœur quand je vous entends ».
Des textes très poétiques nous ont été laissés aussi bien par Liszt que par George Sand sur certains moments de cette période. Et ici, je pense à cette évocation idyllique d’une soirée d’été sur la terrasse où, …« pendant que Franz jouait des lieder de Schubert, Marie telle une apparition féerique, sa chevelure blonde rayonnant  comme une auréole d’or sous le voile blanc qui flottait autour d’elle, tout à tour avançait et disparaissait à la lueur des flambeaux, avec une grâce telle qu’on eût dit que les sons sortaient d’elle comme d’une lyre vivante ». Ce texte, résumé ici, souvent cité, daté du 12 juin 1837 dans les Entretiens Journaliers du docteur Pifoël, peut être mis en regard de celui de Liszt, certes moins poétique , plus révélateur : il se souvient de cette même soirée dans une de ses Lettres d’un bachelier es musique, « de la lueur des flambeaux dans la nuit, de la brise à peine sentie, du silence lorsque ses mains étaient retombées après les dernières phrases tragiques du Roi des Aulnes ». Il se souvient de l’apparition féerique s’approchant de ses deux amis pour leur dire… « d’un doux accent grondeur » -ce sont là les termes de Franz : « Vous voilà  encore rêvant, artistes incorrigibles ; ne savez-vous donc pas que l’heure du travail a sonné ? » Et Liszt poursuit : « Nous obéissions à sa parole comme à celle d’un ange de paix et de lumière. Sans y songer, George écrivait un beau livre, et moi, j’allais, pour la cinquième fois, rouvrir mes partitions ».

George Sand écrivait alors « Les Maîtres Mosaïstes » et Franz Liszt entreprenait la transcription pour le piano des symphonies de Beethoven. « Nous obéissions à sa parole »…ce qui vient sous la plume de Liszt est-il autre chose que l’expression d’une certaine complicité ? Et le doux accent grondeur de Marie cachait-il un dépit non avoué de les sentir à ce point en accord ?
Dans son journal édité en 1927 par Daniel Ollivier (le fils de son arrière-petite-fille), Marie écrivait en juin 1837 pendant son séjour en Berry, ces réflexions sur George assez révélatrices : « j’ai reconnu comme il avait été puéril à moi de croire (et cette pensée m’avait souvent abreuvé de tristesse), qu’elle seule eût pu donner à la vie de Franz toute son extension, que j’avais été une malheureuse entrave entre deux destinées faites pour se confondre et se compléter l’une par l’autre ».
Cette pensée était-elle aussi puérile que Marie le prétendait alors ? Avec le recul, on peut déceler certains indices menaçant la perfection des relations entre les deux femmes.

Balzac à Nohant pour quelques jours l’année suivante, a certainement puisé dans les propos de celle qu’il appelait « la châtelaine de Nohant » ou sa « chère reine des Piffoël », le sujet de son roman Béatrix, plutôt féroce pour Marie d’Agoult. Il s’était d’ailleurs, paraît-il, vanté auprès d’’un ami rencontré un soir au foyer de l’Opéra, d’avoir « brouillé les deux femelles ».

Sous le titre « C’était trop beau », quelques pages sont consacrées dans mon ouvrage à ce roman de Balzac et quelques autres au dénouement lamentable d’une relation impossible entre deux femmes moins exceptionnelles qu’elles se l’étaient imaginé.
« Reposez-vous de tout cela, ma pauvre Marie, oubliez-moi comme un cauchemar que vous avez eu et dont vous vous êtes enfin débarrassée », écrira George dans une longue lettre de novembre 1839, juste avant une ultime explication.
Cette dernière eut lieu, chez elle, au 16 de la rue Pigalle où elle avait loué, à son retour de Majorque, 2 pavillons sur cour (celui de gauche était occupé par Chopin et Maurice). Notons que le numéro 16 est devenu le 10, avec la même longue entrée cochère, mais que les pavillons sur cour ont disparu peu avant la dernière guerre (il n’en reste, à ma connaissance aucune photographie).

Franz Liszt serait le seul du trio à ne pas régler publiquement ses comptes et à ne pas trahir l’ancienne amitié des Piffoël et des Fellows. On sait de quelle émouvante façon il a évoqué Chopin 2 ans après sa mort (octobre 1849), dans un célèbre ouvrage où il rend hommage « à madame Sand et à son génie ardent ».
En juin 1861, alors que la rupture entre Franz et Marie datait de presque 20 ans, Liszt répondit d’une façon très nette à son ancienne maîtresse qui désirait savoir s’il était resté ami avec George : « Votre brouille a mis un peu de refroidissement dans mes relations avec elle, car, quoique au fond, je vous donnasse tort, je n’en avais pas moins pris fait et cause pour vous ».

Un jour Franz avait dit à Marie : « Vous n’êtes pas la femme qu’il me faut, vous êtes celle que je veux ».
Peut-être vous demanderez-vous s’il n’avait pas pensé parfois que George était cette femme qu’il lui fallait… et qu’il n’avait pas voulu…

*Sylvie Delaigue-Moins,  auteur de « Franz Liszt et George Sand, entre amour et amitié »